FIRE FESTIVAL

Chaque année, faute de filière industrielle opérationnelle et empêtrés par l’héritage des incinérateurs, nous brûlons des déchets qui pourraient être recyclés. Si certains sont transformés en chaleur ou en électricité, l’intérêt social et écologique de l’incinération pose question. Retour en arrière sur un héritage qui pèse lourd.

 

 

 

Avant de rentrer dans le vif du sujet, mettons des mots sur les choses. Les  déchets ce sont des objets ou substance dont particuliers ou professionnels veulent se débarrasser. Jusque-là, tout va bien. Si l’on descend d’un cran nos poubelles se décomposent en trois catégories déchets. De la plus importante en volume à la plus petite, on trouve les minéraux, ceux de la construction, les dangereux et enfin, les non minéraux non dangereux, ceux de l’agriculture, de l’industrie, des services ou des particuliers. De cette masse totale, les déchets des particuliers représentent 8,7%.

 

Quand on parle de traitement des déchets, on fait référence à tout ce qui commence après leur collecte et leur transport. Parmi les méthodes de traitement de déchets, on trouve le recyclage, l’élimination et la valorisation énergétique.

Le recyclage, c’est l’art de transformer un objet ou une matière pour le/la réutiliser dans sa fonction première ou dans une autre. Du recyclage est exclue la transformation en chaleur ou en combustible des déchets, ce qu’on appelle dans le jargon, la valorisation énergétique. Et, c’est là que l’ambiguïté commence à planer car un certain flou est  entretenu autour des vertus environnementales de cette valorisation énergétique.

 

Car l’incinération, l’une des manières de traiter un déchet désigne, littéralement, le fait de réduire en cendres. On brûle des déchets mélangés pour réduire leur volume et leur masse solide. L’incinération génèrent des fumées, des résidus liquides et solides, répondant au doux nom de mâchefers, représentant 20 à 25% de la masse à leur entrée. En incinérant, on peut produire de l’électricité ou de la chaleur, pour le chauffage urbain par exemple. C’est ce qu’on appelle la valorisation énergétique qui est donc une conséquence possible de l’incinération, mais n’est ni systématique, ni  une forme de recyclage.

 

 

Revenons à nos poubelles

En 2017, la France accumule donc 326 millions de tonnes de déchets – soit 6 Titanic – dont 66% sont recyclés, 28%, éliminés et 6% valorisés énergiquement. Derrière ces moyennes qui pourraient sembler vertueuses pour l’environnement se cache une réalité moins enthousiasmante.

 

Ces 66% de déchets recyclés masquent en effet trois biais. Des écarts importants des taux de recyclage entre les différentes filières. Ainsi, dans la filière textile, on collecte 38% des 2,6 milliards de vêtements, chaussures et linge de maison mis sur le marché en 2018. On est loin des 66%. Le second biais relève de la communication. À la profusion de sources qui chacune publie une statistique différente fondée sur des méthodes de calcul divergentes qui brouille la vue, il faut ajouter une confusion des termes entre ce qui est trié, ce qui est collecté – ce qui rejoint la bonne filière – et ce qui est recyclé en fin de chaîne. Troisième biais, Il faut distinguer la théorie de la pratique. Comme l’explique Flore Berlingen dans son livre Recyclage, le grand enfumage (Rue de l’Échiquier, 2020) : “ qui dit recyclable, ne dit pas recyclé”. En effet, il faut pour cela, que la technologie soit d’abord industrialisable puis rentable pour qu’un professionnel s’y intéresse. Par exemple, certains plastiques – comme les gobelets – sont recyclables mais aucune filière en France ne sait les traiter. Ainsi, en France, faute d’une filière industrielle, la moitié des emballages plastiques vendus chaque année partent en fumée et en “valorisation énergétique”, présentée comme vertueuse.

 

Depuis les années 70, la responsabilité du traitement des déchets est censée être partagée entre les producteurs, les citoyens et les collectivités. En 1975, la loi française consacre le principe du pollueur-payeur, mais celui-ci n’est instauré dans les faits que dans les années 90 avec la “responsabilité élargie du producteur”. La REP pour les intimes. Concrètement, cela signifie que les industriels doivent financer la collecte des déchets. Responsabilité qu’ils ont déléguée aux éco-organismes – un par filière – qu’ils financent. Ces éco-organismes participent à la collecte de déchets et développent des centres de tri.

C’est après cette étape qu’intervient l’incinération et la valorisation énergétique. Derrière ce terme opaque pour les néophytes se cachent donc les incinérateurs, dont on va essayer ici de comprendre l’histoire, le paysage actuel, les problèmes qu’ils résolvent et ceux qu’ils créent.

 

 

 

De l’hygiénisme aux décharges 

Les incinérateurs naissent d’un double mouvement à deux époques différentes. Ils émergent d’abord avec la notion d’hygiénisme développée notamment par Pasteur au début du siècle dernier avec pour raisonnement : on est moins malade quand c’est propre. Il s’agit alors de décrotter les villes et les villages en brûlant les déchets.

 

Deuxième étape, dans les années 60, ils se développent quand notre consommation augmente et que nos déchets s’amoncellent. La qualité des objets se dégradant, leur durée de vie se réduit, nous incitant, nous les consommateurs à jeter plus pour acheter plus. Ainsi, en France, entre 1970 et 1980, on multiplie par 5 nos décharges. Pour pallier cette overdose de déchets, en 1975, la loi française donne aux collectivités la responsabilité de collecter, de stocker et de traiter les déchets.  Mais les décharges débordent, et en 1992, on leur impose de supprimer les dépôts sauvages, et de valoriser les déchets par le recyclage, le compostage ou l’incinération. Entre 1975 et 1990, on construit quelque 200 usines d’incinération. Aujourd’hui, la gestion des déchets représente le plus gros poste de dépenses des communes. En totalité, la gestion des déchets coûte 20 milliards d’€ par an dont 14 sont payés par les communes et 1,2 par les entreprises dans le cadre de la responsabilité partagée que l’on mentionnait plus haut.

 

Mais on ne gaspille pas nos seuls déchets ménagers en France, le textile n’est pas en reste. Aujourd’hui, nos vêtements et linges de maison sont soit réutilisés en seconde main par des associations, soit transformés en chiffons ou en rembourrage, soit valorisés énergétiquement. Comprendre brûlés. Ce qui, on l’a vu, n’est pas à proprement parler du recyclage, ce qui détruit des matières premières et dégage des gaz à effet de serre. Aujourd’hui en France, parce qu’aucune filière industrielle de recyclage n’existe et que les invendus sont exclus du champ de compétence des éco-organismes, seul 1% du textile est recyclé en nouveaux produits finis (boucle fermée), le reste est détruit ou vendus à des filières de déstockage étrangères, aka des conteneurs remplis de produits que l’on perd de vue.

 

 

La France, championne de l’incinération 

Avec 126 usines, notre parc est aujourd’hui parmi le plus important d’Europe. Elles traitent chaque année quelque 14,5 millions de tonnes de déchets. Ces usines sont exploitées à 90% par deux majors du secteur qui ne feront bientôt plus qu’un : Veolia et Suez. Si l’incinération a fait figure de solution à l’accumulation des déchets, elle est aussi apparue depuis les années 70 comme une source de pollution de l’air, des sols ou de l’eau.

 

Les effets secondaires

Selon les associations environnementales, une partie des pollutions de l’incinération est « bioaccumulée », comprendre intégrée telle quelle dans la nature et source de contamination potentielle. Enfin, pour certains polluants comme la dioxine ce n’est pas la dose qui fait le poison mais la durée d’exposition à celui-ci.  Ainsi, l’Institut de veille sanitaire publie une étude épidémiologique en 2008, estimant qu’autour des usines ayant fonctionné dans les années 1980 et 1990, l’incidence de certains types de cancers dépassent de 7 à 23% la valeur de référence. Ce constat alarmant serait cependant à nuancer dans le temps car les émissions de plomb, de mercure et de dioxine des usines auraient déjà diminué entre 1995 et 2006 et qu’une loi de 2002 limite leurs rejets nocifs.

 

L’enjeu écologique de la valorisation énergétique

On l’a compris, le principe de la valorisation énergétique, c’est en brûlant les déchets, de récupérer la chaleur pour alimenter des réseaux de chaleur urbains ou industriels, soit de la transformer en électricité. L’agence française de l’environnement (Ademe) estime ainsi qu’en 2012 on produit ainsi 1,2 million de tonnes d’équivalent pétrole d’électricité et de chaleur et que plus de 98 % des déchets sont ainsi valorisés. La consommation française totale de pétrole en 2020 s’élevant à 61 millions de tonnes d’équivalent pétrole.

 

Donc c’est propre ?

Ses promoteurs présentent la valorisation énergétique comme renouvelable car elle permet d’éviter de consommer des ressources fossiles émettrices de CO2 comme le pétrole. Ses opposants avancent que le processus lui-même d’incinération est consommateur d’énergie fossile : pour allumer un four, il faut du gaz ou du fioul. Lorsqu’ils brûlent les déchets plastiques notamment dégagent du CO2, le gaz responsable du réchauffement climatique. Ainsi, ils estiment fallacieux de classer la chaleur et l’électricité des incinérateurs dans les énergies renouvelables comme c’est le cas actuellement car elles sont émettrices de CO2 même si elles proviennent pour partie de déchets naturels.

 

Un soutien de l’État

Le ministère du Développement durable le soulignait en 2006 : construire un incinérateur coûte cher aux collectivités. Il faut payer l’emprunt contracté pour la construction, et s’assurer de son fonctionnement à plein régime, sans quoi, les coûts de fonctionnement augmentent et l’exploitant les facture à la collectivité. Ainsi, l’ampleur de l’investissement empêche les collectivités de développer des alternatives et des politiques de réduction des déchets. C’est ainsi que le piège se referme : on doit faire fonctionner les incinérateurs pour les rentabiliser et cette ressource prend toute la bande passante du traitement des déchets. Les incinérateurs sont également soutenus par l’État via de faibles impositions, des subventions et des rachats d’électricité à bon prix.

 

Manifestation contre la réouverture de l’incinérateur d’Ivry, aux portes de Paris.

 

Des projets d’incinérateurs en France  

Au moins deux incinérateurs sont en cours de construction ou en voie d’achèvement en France. Celui de La Chapelle-Saint-Luc dans l’Aube près de Troyes dont la construction a été confirmée en février 2021 par le tribunal administratif de la région. Et celui d’Échillais en Charente-Maritime contesté mais confirmé en 2018. Et la question des emplois ne serait pas en jeu. Selon un rapport de l’ONG Gaïa, le secteur du recyclage crée 50 fois plus d’emplois que l’incinération des déchets.

Si seuls 9% de nos poubelles ménagères ne sont ni recyclables, ni réutilisables, aujourd’hui 30% sont brûlées. La récupération de chaleur des incinérateurs ne compense pas le gaspillage des matières premières dont ces déchets sont composés, et l’énergie nécessaire à les extraire, les transformer puis les brûler.

 

Le réchauffement climatique nous invite à repenser cette pratique, héritière d’une économie linéaire – créer, consommer, jeter – pour une économie circulaire qui préserve les ressources en les exploitant le plus longtemps possible.

 

Article rédigé par Charlotte Richard pour weturn