Invendus : l’éléphant dans la pièce 

Après avoir été vivement critiquée pour avoir brûlé, l’équivalent de 31 millions d’€ de marchandises en 2017, Burberry s’était engagée à recycler ses invendus plutôt qu’à les détruire. La marque au trench mythique a été pointée du doigt, comme H&M en 2013 et Hermès en 2017,  mais la problématique des invendus révèle un impensé de l’ensemble de la filière. Aujourd’hui notre économie s’arrête à la vente, tous nos efforts sont tendus vers celle-ci et nous avons rayé de nos espaces mentaux ce qu’ils advient de nos produits après cette étape. Nous avons collectivement oublié de prendre en compte la valeur d’une pièce tout au long de sa vie, de sa conception à sa fin et cet oubli créé un gâchis écologique et économique considérable. Il coûterait 500 milliards de $ de pertes annuelles.

 

 

Tous les invendus sont-ils perdus ?

 

Un invendu, c’est un pièce finie ou une matière première qui n’a pas trouvé preneur que ce soit à l’étape de sa fabrication ou de sa vente. Si l’on entend souvent parler des déchets ménagers des particuliers, et de la nécessité du  tri, la quantité et le devenir des invendus professionnels constitue une zone grise du recyclage qui pourtant semble peiner. La destruction et les incinérateurs étant devenue la norme, faute d’alternative structurée.

 

 

L’héritage historique des incinérateurs 

 

Né au 19e pour lutter contre les décharges sauvages, les incinérateurs répondent aux préoccupations hygiénistes de l’époque. Aujourd’hui, avec 126 usines d’incinération, traitant chaque année 14,5 millions de tonnes de déchets, le parc français est l’un des plus importants d’Europe. Seulement, ce mode de traitement est polluant car 20 à 25% des déchets ressortent sous forme de mâchefers (imbrûlés, incombustibles, cendre), et 3% sous forme de résidus d’épuration des fumées dangereux. 

 

Outre l’absurdité de brûler ce que la planète nous a donné, ces incinérateurs constituent pour de nombreuses associations un non-sens écologique au regard du nombre de tonnes CO2 créé lors de la combustion : entre 49 et 119 millions pour le brûlage des déchets ménagers en 2017 en Europe. D’autant que le rendement énergétique de  la combustion des déchets – s’élevant à 75% – ne s’avère pas diablement efficace. 

 

 

 

Mais pourquoi tant d’invendus ?

 

Il est illusoire d’imaginer que l’offre rencontre son public au t-shirt près. Les invendus continueront donc d’exister. On connaît en revanche deux leviers pour les limiter et éviter de les détruire. Mais il faut rembobiner pour comprendre pourquoi on en produit tant.

 

Depuis les années 2000, marques et consommateurs ont été atteints par la collectionite aigüe : jusqu’à 24 collections par an pour les enseignes de la fast fashion.  On produit aujourd’hui 100 milliards de vêtements chaque année, soit 60 % de plus qu’en 2005. Cette production, au-delà d’être outrancière, est aveugle. Car faute de bien comprendre les envies de leurs clients, elles ne trouvent pas toujours preneurs. 

 

Dans cette mauvaise habitude de surproduction, les industriels ont aussi leur part de responsabilité. Dans les années 80 et 90, les industriels se sont dotés de machines pour produire en masse. Résultats, certains imposent aujourd’hui souvent des commandes de matières premières supérieures aux besoins imposées par la capacité de production de leurs équipements. 

 

Aussi contre-intuitif que cela soit, le e-commerce pèse aussi sur le gâchis environnemental avec 2 à 4 fois plus de retours qu’en magasins physiques. Ces produits ne sont généralement pas remis en vente. Ainsi, en 2018, Amazon a détruit 3 millions de produits neufs invendus ou retournés et émet plus de gaz à effet de serre que la Bolivie.

 

Les évènements imprévus – et on n’en a pas manqué ces dernières années entre l’épidémie et les manifestations des gilets jaunes – alourdissent aussi l’addition des invendus, les commerces indépendants voyant leur clientèle s’évaporer. En mai 2020, à l’issue du premier confinement, on estimait la valeur des stocks invendus à 2,5 milliards d’€. Et ces stocks coûtent aux entreprises en entrepôts, chauffage, en volume, en personnel pour les gérer et en impôts sur les immobilisations.

 

On le voit, les causes des invendus sont multiples et les responsabilités partagées entre industrie, marque et consommateurs. Chacun pris en étau entre conscience environnementale et impératifs économiques.

 

 

 

Produire mieux, viser juste 

 

Pourtant, du champ à nos placards, à chaque étape existent des solutions pour inclure la valeur écologique à la valeur globale d’une pièce et préserver nos ressources. 

 

Dans la phase de conception : mieux cibler les attentes des consommateurs, par la collecte de la donnée, pour produire des pièces qui répondent à leurs envies et éviter le gâchis. La pré-commande, qui commence à émerger, permet, elle, de produire en quantité exacte. Dans la famille de la pré-commande, et plus particulièrement, celle des outils de la précommande, on trouve les impressions 3D. Outre la liberté qu’elle confère aux designers en leur permettant de créer des dessins complexes, l’impression 3D est environnementalement vertueuse. Non seulement, elle ne crée aucun déchet en n’utilisant que la matière dont elle a besoin, mais elle permet aussi d’inclure des matériaux recyclés dans les process de fabrication.

 

Les matières naturelles, plus facilement recyclables, quand elles ne sont pas mélangées à d’autres matériaux, ouvrent la voie à l’économie circulaire. Et des perspectives aux industriels qui devront au passage revoir leur capacité de production pour faire moins et mieux. 

 

Après la vente, l’upcycling – donner une nouvelle vie à des produits usagés – ou le recyclage – reconstituer des matières premières à partir des anciennes – évitent l’incinération. 

 

La seconde main, avec 15% à 20% de croissance prévue pour les 5 prochaines années, ouvre des opportunités, même si elle n’est pas pertinente pour tout le marché, et notamment pour celui du luxe qui craint une dégradation de son prestige et entend protéger la propriété intellectuelle de ses pièces. 

 

Le don est une option mais elle présente des limites car, assujettis à la TVA quand la destruction ne l’est pas, ils coûtent aux marques.

 

Le recyclage s’adapte à toutes les marques, à condition qu’elles choisissent des matériaux naturels recyclables et non des matières synthétiques ou artificielles, plus difficiles à recycler, inflammables et donc majoritairement détruites.

 

Les invendus ont l’avantage d’être répertoriés dans des logiciels et stockés dans des entrepôts, facilitant ainsi le tri, la collecte puis recyclage en nouveaux fils et tissus de qualité.

 

Les promesses de la loi AGEC

 

La loi AGEC, anti-gaspillage et pour une économie circulaire,  votée en février 2020, est, sur le papier, enthousiasmante. Avec elle, les marques respecteront leurs matières premières et veilleront à leur devenir, s’assureront qu’elles intègrent des filières transparentes, et, limiteront la perte financière liée aux invendus. Cette loi fait de la France, patrie du luxe, un pionnier en matière d’économie circulaire mais reste à savoir si elle sera suivie des faits, car à date, il n’existait pas de filière industrielle française, avant weturn, prête à traiter les gisements d’invendus au 31 décembre 2021.

 

Rédigé par Charlotte Richard pour weturn