L’insoutenable légèreté du paraître

Guidée par la tendance et l’immédiateté, la mode a connu ces dernières années une croissance inouïe des quantités produites, perdant en chemin le sens de la durabilité et de la qualité. Cette course effrénée et ses absurdités environnementales, nous ont mené entre autres causes, à la crise écologique actuelle. Pour qu’elle devienne à nouveau désirable et soutenable, nous, acteurs de l’industrie et consommateurs, devons repenser collectivement l’ensemble du modèle, du champ au placard. Rétrospective et contours des opportunités pour une filière textile vertueuse.

 

© Kittibowornphatnon

 

La mode s’est-elle perdue en route ?

Depuis la démocratisation du prêt-à-porter dans les années 50, la mode est traditionnellement rythmée par deux collections annuelles. Mais, dans les années 2000, la cadence s’accélère, jusqu’à l’insoutenable. Certaines enseignes vont jusqu’à sortir 24 collections par an. Aujourd’hui, on produit 100 milliards de vêtements par an, soit 60 % de plus qu’en 2005. 

 

C’est l’éternelle question de la poule et de l’œuf : l’accélération de la production a-t-elle poussé à la consommation ou inversement ? S’il est impossible d’y répondre, le résultat est là : en Europe, nous achetons chaque année 12 kg de vêtements par an par personne. Même si, cocorico, les Français se classent parmi les petits acheteurs avec 9 kg annuels, 70% de ces vêtements ne sont jamais portés et beaucoup le sont à peine. Un t-shirt, par exemple, est aujourd’hui utilisé 35 jours en moyenne avant d’être mis à la poubelle.

 

Ainsi, la mode est devenue l’une des industries les plus polluantes de la planète, émettant chaque année 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre, ceux responsables du changement climatique, soit 2 % des émissions mondiales. C’est plus que les vols internationaux et le transport maritime réunis. L’habillement constitue la 4e source de pression environnementale après l’alimentation, le logement et le transport (tous modes confondus). 

Si l’industrie continue à ce rythme, on atteindrait 26 % des émissions gaz à effet de serre en 2050.

 

© GoodStudio

Des champs à nos placards : un cycle de vie insensé 

La problématique environnementale s’installe à chaque étape de la vie d’un vêtement. De la production à la destruction.

 

La première étape, celle de la production des matières premières, est déjà néfaste. Le polyester, produit à partir du pétrole, est responsable de 31% de la pollution plastique des océans. Un simple t-shirt blanc requiert 30 baignoires pleines d’eau pour cultiver le coton avec lequel il est tissé. Un jean, l’équivalent de 7 ans des besoins en eau d’un être humain. Le stress hydrique étant l’une des inquiétudes du réchauffement climatique, cette consommation excessive pose question. 

Les substances chimiques utilisées pendant la fabrication polluent les eaux ensuite rejetées dans les rivières et les océans.

Pendant le transport : un jean parcourt 65 000 km de son champ de coton originel à son point de vente. C’est 1 fois et demi le tour de la planète.

Après l’achat, dans nos machines à laver : 12 % de l’eau consommée par un vêtement l’est pendant l’entretien. 

 

En aval : le gaspillage vestimentaire. En Europe, on jette 4 millions de tonnes de vêtements par an dont 20 % sont valorisés – et encore, la réalité est discutable mais on y reviendra dans un prochain article – et 80% jetés en décharge ou incinérés. En tout et pour tout, moins de 3% des déchets textiles sont recyclés pour créer de nouveaux vêtements.

Décharge de vêtements à ciel ouvert © Neenawat Khenyothaa

 

Au désastre écologique s’ajoute la question sociale 

En avril 2013, le Rana Plaza, cette usine textile de 8 étages sous-traitante des grands distributeurs européens, s’effondre sur ses ouvriers et ouvrières. 1338 personnes meurent sur le coup, 2590 sont blessées. Le monde regarde alors, effaré, le drame de la fast fashion s’étaler sous ses yeux. C’est le début d’une prise de conscience.

 

Qui prend du temps à se traduire concrètement. 50% des enfants de plus de 14 ans des bidonvilles de Daca, au Bangladesh, travaillent dans l’industrie textile. Les femmes, qui représentent 60 des 75 millions de travailleurs au sein de l’industrie dans le monde, y travaillent 12 heures par jour pour gagner 1,5 centime par pièce produite. C’est 0,6% du prix du produit confectionné. Et leurs droits sont régulièrement bafoués, comme au Pakistan, en 2019.

 

Plus récemment encore, en mars 2020, le Congrès américain et un think tank australien ont accusé plusieurs acteurs majeurs de l’industrie de bénéficier directement ou indirectement du travail forcé des Ouïghours, cette minorité musulmane chinoise persécutée par le régime de Pékin.

Manifestation en soutien au peuple Ouïghours © Karl Nesh

 

By well, choose well and make it last* : et si le luxe avait raison ?

Quand on pense luxe, on pense luxuriance. On pense excès. Et pourtant, les grandes Maisons cultivent un art certain de la sobriété. En valorisant les savoir-faire, les productions locales, les matières nobles, la rareté, le luxe définit-il un modèle durable à suivre ?

En effet, l’objet de luxe est intrinsèquement durable : fabriqué en petites quantités, il n’épuise pas les réserves de matières premières naturelles rares ; fabriqué toute ou partie à la main, il préserve les savoir-faire et cultures ; enfin, sa qualité lui permet de durer. Preuve en est, leur succès sur les sites de seconde main.

Avec le 19M à Aubervilliers (Seine Saint-Denis), Chanel rassemble 11 Maisons d’art et 600 artisans aux savoir-faire précieux dans un même immeuble. Le bâtiment réunira entre autres, le brodeur Lesage, le bottier Massaro, le plumetier Lemarié, le chapelier et modiste Maison Michel. Ces artisans d’art, qui travaillent pour Chanel et d’autres Maisons, trouvent ainsi l’espace nécessaire à leur pérennité, leur développement et les conditions pour transmettre leur savoir à de nouveaux talents.

Pour œuvrer à la durabilité, Longchamp répare et donne une seconde vie à ses produits, recycle ses déchets de production et pratique un tannage de ses cuirs respectueux de l’environnement.

Hermès produit toute sa maroquinerie en  France. 

© Adobe Stock

 

Stella McCartney n’utilise aucune matière d’origine animale, elle s’est par exemple associée à une start-up de la Silicon Valley pour produire de la soie à partir de levures.  

Virgil Abloh pour Louis Vuitton a fait défiler en août 2020 des modèles de ses précédentes collections, plébiscitant ainsi l’upcycling.

 

Malgré ces exemples vertueux, on peut s’interroger sur la responsabilité du luxe dans les excès de la fast fashion. 

 

Faire mieux avec moins pour plus longtemps

Si le luxe ne peut, par définition, convenir à toutes les bourses, et donc résoudre les problèmes écologiques posés par l’industrie d’aujourd’hui, il peut nous nourrir nous, acteurs de cette industrie, d’exemples vertueux à imiter pour établir de nouveaux standards. Produire moins mais bien avec des matières nobles, durables, respectueuses des Humains, des savoir-faire et de la planète. Passage en revue des solutions d’une mode souhaitable et accessible.

 

Voir mieux, viser juste

Première idée, et peut-être la plus simple à implémenter : réduire le nombre de collections. Installer les tendances dans le temps et s’inspirer de la citation d’Yves Saint-Laurent, « La mode passe, le style reste ». Pour viser encore plus juste, certaines marques demandent à leurs futurs clients ce qu’ils souhaitent et attendent ainsi d’avoir enregistré l’envie pour produire. La marque de prêt-à-porter pour hommes, Asphalte, s’appuie ainsi sur la précommande, alliant utilité et désirabilité.


Le recueil de données à grande échelle, le big data, permet de comprendre finement les besoins et attentes des consommateurs et ainsi de viser juste et de produire moins. Stella McCartney, encore elle, s’est associée à Google pour analyser les forces et faiblesses de son cycle de production.

Stella McCartney Show, Paris Fashion Week, Mars 2019

 

Favoriser les matières sobres et nobles 

Concentrons-nous sur les matières naturelles produites en  bio, ou dans un environnement favorable et labellisées (GOTS, GRS, MAX HAVELAAR…). Et, cantonnons les matières synthétiques, comme le polyester dérivé du pétrole, à un usage technique : les vêtements imperméables par exemple. Quoi qu’il en soit, le consommateur doit pouvoir avoir le choix et comprendre d’où vient et comment a été produite sa pièce. Et pour cela, nous nous devons de choisir avec soin les fournisseurs, en vérifiant les conditions de travail, de fabrication et d’approvisionnement. 

 

Réutiliser, recycler, réemployer : la production circulaire

Entre le recyclage et l’upcycling, aujourd’hui les concepts se recoupent et ne sont pas clairement définis. Ce flou nous empêche-t-il de voir la lumière et les perspectives qui se dessinent ?

 

L’upcycling, réutilise en l’état des matières invendues ou inutilisées, comme des tissus, pour créer de nouvelles pièces. 

Dans l’écosystème, Uptrade réoriente des stocks de tissus disponibles vers des marques d’upcycling, tout comme Le Lissier ou Les Récupérables qui réemploient des tissus d’ameublement et dormants pour leurs baskets ou vêtements produits en édition limitée. Sakina M’sa travaille à partir de chutes de tissus de grandes Maisons. 

 

La marque de baskets upcyclées Le Lissier, connaît un succès grandissant.

 

 

Cependant, on ne pourra pas habiller la planète avec le seul upcycling, mais il permet de réduire le gâchis. Ne nécessitant pas de processus industriel de destruction et de consommation, il présente l’immense avantage d’être facile à implémenter. Même si son impact peut être considéré comme marginal, il ne faut pas négliger ses vertus sensibilisatrices de tous les acteurs de la mode : du producteur, au designer, au consommateur. 

 

Certaines pièces – trop complexes à manipuler ou dont la marque est trop voyante pour être camouflée – ne peuvent être récupérées en l’état. C’est alors qu’intervient le recyclage, soit la transformation industrielle d’un tissu pour une seconde utilisation dans la mode ou ailleurs. Concrètement, dans le textile, le recyclage permet de créer une nouvelle matière première sous forme de fibres. En mêlant fibres vierges et recyclées, on peut réduire de moitié l’usage des ressources naturelles, tout en sauvant des centaines de milliers de produits de la destruction. Le recyclage permet de réduire de 98% l’impact sur l’environnement de la filière textile.

 

L’excellente nouvelle – et la lumière au bout du tunnel – sont là. Avec 4 millions de tonnes de vêtements jetés chaque année en Europe, nous avons la masse critique suffisante pour réduire significativement notre empreinte environnementale. Et broderie sur le t-shirt, la crème des industriels recycleurs sont installés en Europe. Les Italiens et les Espagnols – poussés par la nécessité pendant la Seconde Guerre mondiale et la dictature de Franco – ont développé des savoir-faire de pointe. 

 

Un peu plus d’optimisme : la Commission européenne prévoit 1 800 milliards d’euros pour la relance économique de ses États membres, dont 30% dédiés à la lutte pour le climat. Frans Timmermans, Vice-Président de la Commission en charge de la relance verte, a récemment confirmé que ces investissements seraient en majorité destinés à la transition vers une économie durable et circulaire. De quoi favoriser, entre autres, le retour d’industries de pointe et indépendantes sur le continent, accompagnées de nouvelles filières innovantes et vertueuses.

 

Et si la durabilité et la qualité de vie étaient les vraies nouvelles tendances ? 

 

© Adobe stock

 

Article rédigé par Charlotte Richard, pour weturn (16/02/2021)

*Titre inspiré du roman de Milan Kundera.

*Citation de Vivienne Westwood.

 

 

Sources 

 

Chez weturn nous croyons que les grandes maisons seront toujours un modèle à suivre.